La région de Jos, à trois heures de route d’Abuja, est le théâtre de violences récurrentes entre musulmans et chrétiens depuis janvier 2010. C’est de là-bas que nous est parvenu le témoignage de Norma, que nous avons choisi de publier ici.
Après avoir enseigné pendant de longues années l’anthropologie et la sociologie au Nigeria, l’Américaine Norma Perchonok s’est lancée dans un projet agricole expérimental dans la région de Jos. Son pari : cultiver des légumes diversifiés dans une région considérée comme impropre à ces cultures.
Un projet expérimental qui a rapidement trouvé son business model, dans la veine de la vente directe du producteur au consommateur qui se développe en Europe. Sur la base de commandes hebdomadaires parmi les produits de saison proposés, La ferme Zamani livre directement des fruits et légumes variés, biologiques dans la mesure du possible, tout un réseau de clients exigeants sur la qualité : ambassades, classe sociale supérieure, hôtels internationaux… Et cela dure depuis maintenant 12 ans.
Malheureusement, depuis janvier 2010, la ferme Zamani « n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a été », comme l’écrit Norma dans sa lettre. La production est tombée à 20 % de ce qu’elle fut jusqu’en 2009. Une grande partie de ses employés qualifiés, en majorité des Fulani et des anciens employés des mines, a été massacrée lors des attaques. Les autres sont partis. Et toutes les tentatives de retour ont été découragées par de nouvelles attaques.
Aujourd’hui, endettée, en proie à une menace constante, en sous-effectif, avec des employés moins qualifiés que les précédents, l’aventure Zamani doit s’arrêter à Jos pour, espère Norma, redémarrer ailleurs, dans la région de Zaria. Mais pour cela, il faut financer l’investissement nécessaire (chambre froide, unité de stockage, habitations…) et les banques ne sont pas très réactives sur les projets agricoles à cette échelle. Norma Perchonok en appelle donc aux agences de développement et autres bailleurs à même de l’aider à financer ce nouvel investissement qui a déjà prouvé sa viabilité. Marchés Tropicaux a donc choisi de relayer à la fois son témoignage et son appel. Et vous invite à la contacter si vous êtes intéressés.
La Rédaction
Voici la lettre de Norma Perchonok en français (traduction MTM) or read the original letter in English:
Chers clients,
Depuis la semaine dernière, nous n’avons pratiquement pas travaillé à la ferme en raison de la terrible situation dans la région de Jos. Les commandes de la semaine dernière ont été parfois incomplètes. Nous n’avions pas assez d’oignons en stock, et notre fournisseur ne voulait pas sortir (comme la plupart des gens à Jos), de sorte que nous n’avons pas pu satisfaire toutes vos commandes. Jeudi dernier, alors que nous emballions vos commandes à la ferme, les gens nous téléphonaient toutes les cinq minutes de Jos (à 30 km), pour nous dire qu’il y avait des tirs incessants partout dans la ville et nous devrions rentrer à la maison. Ce n’était pas facile de se concentrer dans ces circonstances, donc je m’excuse pour toutes les erreurs qui auraient pu être faites.
Le vendredi et le samedi nous n’avons pas pu nous rendre à la ferme, car il y avait beaucoup de tensions dans la ville, avec de nombreuses routes bloquées et des forces de sécurité partout. Le lundi matin, alors que je me préparais à partir pour la ferme, un de mes travailleurs à téléphoné pour me dire qu’il y avait eu une attaque dans la nuit à la résidence de l’un de nos agents de sécurité (situé dans une partie du Kuru long de la route d’Abuja) et que quatre membres de sa famille avaient été tués. Et qu’au moment même de son appel ils entendaient des coups de feu près de la ferme, et que je ne devais pas venir car tout les employés partaient. Bien sûr, je leur ai conseillé de rentrer chez eux. Les oiseaux ont profité de notre absence pour dévorer la plupart de nos maïs doux, prêts à être récoltés….
Pendant ce temps, en représailles à l’attaque, les habitants de la région ont bloqué le lundi matin le rond-point principal sur la route d’Abuja-Jos à Marraraban Jama’a. Ils ont attaqué les soldats qui tentaient de les disperser, brûlé quatre gros camions et une voiture qui tentaient de traverser Jos, et tué tout les voyageurs musulmans qu’ils ont trouvés. La route de Jos est restée fermée presque toute la journée.
Malgré tout, nous avons réussi à assembler vos commandes et à l’heure où je vous écris, Audu est sur la route d’Abuja pour les livraisons. Nous espérons qu’il va arriver sain et sauf. La semaine dernière, ils ont été retardés pendant quatre heures sur la route Keffi-Abuja en raison de barrages, et ils n’ont pas réussi à entrer avant 16 heures dans Abuja, où ils ont dû précipiter les livraisons. Toutes mes excuses à ceux qui ont reçu leurs commandes très tard, mais cela est dû à des circonstances bien au-delà de notre contrôle.
La situation ici a créé des conditions vraiment impossible pour nous à la ferme. Nos jeunes plants ont besoin d’attention et de soins constants. Ils ont besoin de désherbage et de fertilisation. Lorsque les employés ne peuvent pas venir à la ferme, ou quand ils passent des nuits blanches par crainte d’une attaque et sont soumis au stress, ils ne peuvent bien sûr pas se concentrer sur leur travail. Notre production en a gravement souffert, nous sommes déficitaires, et nous vivons très mal le fait d’être incapables de fournir à nos clients des légumes en quantité et de la qualité qu’ils attendent désormais de nous.
Depuis la crise de janvier 2010, notre ferme a n’est plus que l’ombre d’elle-même, et je suis très triste en repensant à ce qu’elle fut. Pendant 10 ans, avant la crise, nous avons réussi à gérer une entreprise relativement prospère. Nous avons payé les salaires à temps, nous avions un groupe de travailleurs qualifiés et dévoués, désireux d’acquérir de nouvelles compétences et de les mettre en pratique, et qui travaillaient ensemble comme une famille, indépendamment des différences ethniques, linguistiques et religieuses. Nous avons élargi notre gamme de produits, que nous croyons appréciés de nos clients. Pendant la crise, certains nos employés ont été tués, d’autres ont dû partir et n’ont pas été en mesure de revenir à cause de la situation dans la région. Ces derniers mois, nous avions prévu de les faire revenir, mais en raison du retour des hostilités, cela semble complètement impossible. Nous avions pourtant été encouragés par la pacification ces derniers mois et par les progrès dans la rénovation de la ferme. Nous étions heureux de voir à nouveau pousser les plants dans nos champs.
Mais il est désormais évident que nous sommes arrivés en bout de course. Je vous épargne les détails horribles, mais le niveau de barbarie auquel nous avons assisté à Jos au cours des dernières semaines (allant jusqu’au cannibalisme) a, je crois, tellement empoisonné le cadre de vie ici que je ne crois plus à un retour à la normalité de mon vivant (j’ai 68 ans). Je ne pense pas devoir passer le temps qui me reste en tentatives stériles. Si nous avons persévéré aussi longtemps, c’est principalement en raison de l’appui et de l’encouragement de nos clients, qui ont été merveilleux. Mais aucun d’entre nous n’a été en mesure de mener un semblant de vie normale depuis janvier 2010. Personne ne peut nous rendre visite. Tous mes amis, chrétiens comme musulmans, ont peur de venir à Jos. Dès 18h, chacun s’enferme chez soi. Il n’y a plus du tout de vie sociale et les gens ne sortent pas la nuit. Dans la région où je vis à Jos, qui était autrefois une zone mixte mais maintenant presque entièrement chrétienne, si une personne de toute évidence musulmane vient me voir, tous les voisins sortent pour la voir et me demandent ce qu’elle fait là. Sur le domaine de la ferme, toute personne qui échange avec les musulmans est considérée comme un ennemi complice des attaques. Chaque fois que Audu et notre équipe de livraison vont à la ferme tôt le matin pour charger vos commandes, je retiens mon souffle et espère que rien ne se passera avant qu’ils atteignent la route d’Abuja. Et que rien ne leur arrivera en traversant certains des villages de l’État.
Depuis que la crise a commencé, aucun des fonctionnaires du gouvernement fédéral ou de l’État n’a fait de déclaration au sujet de cette situation, malgré les manchettes quotidiennes dans tous les journaux et les reportages effrayants parus dans la presse nationale et internationale. Le gouverneur a été absent pendant toute cette période, et le plus haut fonctionnaire à avoir fait une déclaration est le commissaire à l’information. Les diverses forces de sécurité ne s’entendent pas. Aucun effort n’est fait pour aboutir à un règlement pacifique des problèmes, et une solution militaire ne peut être que très temporaire. Même cette initiative n’a d’ailleurs pas été couronnée de succès.
Tout cela a finalement nous a amené à prendre la décision de fermer les Fermes Zamani et de les déménager dans un autre État. Nous sommes au stade de la recherche de terres à Zaria, où j’ai vécu et travaillé durant de nombreuses années en tant que conférencier à l’université, et où j’ai encore de nombreux amis et collègues. Plusieurs personnes nous proposent des terres, et puisque nous recherchons seulement 2 hectares, cela ne devrait pas être un problème. Nos difficultés actuelles sont financières. Toutes les ressources dont nous disposions ont été investies dans le site de la ferme actuelle, que nous avons développée à un niveau remarquable au fil des ans, y compris une jolie maison de briques et de pierre terminée à presque 80% où j’avais l’intention de vivre, un bâtiment administratif et une chambre froide, et de nombreuses dépendances. Nos terres représentent plus de 3,5 hectares. Mais à l’heure actuelle, personne n’achète de propriété dans l’État du Plateau, et nous avons très peu de chances de vendre la ferme actuelle dans un futur proche. Nous recherchons des financements pour les infrastructures dont nous aurons besoin pour la ferme, comprenant une chambre froide, des unités de stockage et d’emballage, et de quoi construire des maisons décentes. Nous avons l’intention de développer une petite ferme principalement sous abri (filets pour l’ombre), ce qui devrait tempérer le climat plus chaud à Zaria et rendre possible le développement d’une gamme complète de produits. Cette solution offrira également une protection contre les insectes, afin que nous puissions cultiver davantage de produits biologiques qu’actuellement. Le sol de Zaria est beaucoup plus riche que celui de l’État du Plateau, ce qui nous aidera beaucoup dans nos cultures. Le principal obstacle à passer est de mettre en place est un approvisionnement suffisant en eau, et nous pourrions avoir à investir dans des forages.
Je ne vais pas vous accabler de détails, mais idéalement nous aimerions être en mesure de commencer les opérations à Zaria d’ici début 2012, mais cela dépend de l’avancement des opérations. Je lance un appel à toute personne parmi nos clients qui travaillerait pour les agences de développement ou de ou agences gouvernementales en mesure d’aider à financer une telle entreprise. Nous avons investigué la piste du financement bancaire, mais il y a beaucoup d’obstacles car la plupart des banques ici ne tiennent pas compte des particularités de l’investissement dans le secteur agricole. Si vous êtes en mesure de nous aider, nous aimerions que vous nous contactiez.
En attendant, bien sûr, nous n’abandonnerons pas nos clients. Nous allons continuer à travailler sur notre site actuel jusqu’à ce que nous soyons en mesure de commencer à cultiver à Zaria et nous ferons de notre mieux pour continuer à vous fournir les meilleurs légumes possibles. Mais nous savons que nous pouvons faire mieux en termes de qualité et de quantité, si nous sommes en mesure de nous concentrer sur la ferme sans le stress du contexte actuel à Jos.
[Suivent des détails en lien avec les prochaines livraisons]
Merci beaucoup pour tout le soutien que vous nous avez exprimé. Comme je vous l’ai écrit plus tôt, c’est grâce à lui que nous avons tenu jusqu’ici, mais il est désormais temps pour nous de changer de cadre. Nous pensons que cela sera bénéfique à la fois à nos clients (plus de choix et une meilleure qualité) et à nos équipes (moins de stress). Je vous écrirai à nouveau la semaine prochaine (la propriétaire tient ses clients informés de manière hebdomadaire, Ndlr). Si vous avez des suggestions à nous faire, n’hésitez pas à nous contacter.
Cordialement,
Norma
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