« Aucun danger », affirmaient en septembre 2008 les gouverneurs des Banques centrales africaines, qui voulaient encore y croire. Depuis, la majorité des économistes se sont ralliés à la thèse du FMI et de la BM, qui ont rapidement alerté le continent sur les effets secondaires à attendre de la crise mondiale: réduction de l’aide, report des investissements, baisse des prix des matières premières et des exportations… Et malheureusement, à l’heure des premiers bilans, les chiffres leur donnent raison.
À l’orée de la crise, en 2008, on tenait le même discours du Maroc à l’Afrique du Sud: le faible degré d’intégration des économies africaines mettrait le continent à l’abri de l’effondrement des bourses occidentales et asiatiques. La crise financière actuelle est « une formidable revanche » pour l’Afrique, déclarait Abdellatif Jouahri, gouverneur de la Banque centrale du Maroc, Bank Al Maghrib. De retour des assemblées annuelles de la Banque mondiale et du FMI, le grand argentier du royaume se voulait rassurant sur le futur du continent africain dans ce contexte de crise.
« Cette notion que l’Afrique est découplée de la crise financière globale est complètement fausse », tranche Shanta Devarajan, chef économiste Afrique à la BM, dès mars 2009 lors d’une intervention à l’Ifri (Institut français de relations internationales). « Il est vrai que les banquiers africains n’utilisent pas les produits dérivés, et les prêts restent dans leurs propres bilans. Mais, quand même, il y a quelques petits points inquiétants au sein même du secteur financier. La plus grande économie, c’est-à-dire l’Afrique du Sud, a 40% de ses prêts en hypothèque, et le prix des immeubles commence à tomber ; au Nigeria, la deuxième économie africaine, le niveau de crédit privé a augmenté de 100% pendant l’année 2007. »
Relativement épargnée par la crise financière, l’Afrique devait tout de même attirer l’attention de certains investisseurs. C’était sans compter sur les crise économique mondiale engendrée par l’effondrement du système financier. Pour les institutions de Bretton Woods, les pays africains devaient encore maintenir une croissance relativement élevée en 2009, en dépit du ralentissement mondial. Le 10 octobre 2008, le FMI tablait encore sur une croissance de 6,2% pour 2009 en Afrique subsaharienne. Des prévisions qui sont par la suite tombées à 3,3% en mars, puis 1,8% (4,1% en 2010) début juillet.
Une analyse que confirme la BAD dans des termes très explicites (dans ses recommandations au G20 en mars) : « Alors que les effets initiaux de la crise financière ont tardé à se faire sentir en Afrique, l’impact apparaît désormais de façon claire. Il emporte avec lui entreprises, mines, emplois, revenus et moyens d’existence ; il s’agit en résumé d’une explosion totale de la crise. »
Des effets asymétriques selon les pays
C’est l’un des paradoxes de la crise : les pays les moins avantagés du continent – avec des systèmes bancaires embryonnaires et surliquides –, ceux qui ne sont pas exportateurs de matières premières minérales et dont les économies sont basées sur l’agriculture et les services devraient s’en sortir mieux que les autres.
Au niveau des banques, « le manque d’intégration des systèmes bancaires africains au reste du monde est profitable aux banques du continent », souligne l’économiste sénégalais Moubarak Lô. « Elles utilisent leurs fonds propres et réserves d’argent pour les prêts octroyés. En outre, le faible taux de bancarisation des populations africaines empêche une pénétration directe de la crise au niveau social. »
Au niveau de la balance des paiements, on assiste à un renversement de situation : les pays de la zone Franc importateurs nets de matières premières souffrent moins de la crise en profitant d’une baisse du prix du baril et d’un taux de change plus favorable. Les importateurs nets de pétrole, comme les Seychelles, le Togo ou l’Érythrée, qui avaient le plus souffert de la hausse des prix (140 dollars le baril en juillet 2008), bénéficient à plein de la chute du prix du baril (moins de 40 dollars début 2009). Les exportateurs (comme le Nigeria, le Gabon ou la Guinée Équatoriale) font le chemin inverse et voient leurs ressources chuter drastiquement en 2009. On espérait que la démarche prudente des grands exportateurs africains de pétrole – qui avaient maintenu des budgets prévisionnels sur le pétrole à 57 dollars, épargnant la différence –, suffirait à les prémunir de la chute qui a suivi. « Il y a une chose que nous avons oubliée : ce sont les pays où le secteur non pétrolier est très faible. Il n’y a pas de secteur non pétrolier qui soit réellement productif, ils ne se sont pas diversifiés », relativise Shanta Devarajan. « Et l’impact, c’est qu’un pays comme l’Angola va avoir un taux de croissance en 2009 d’à peu près -17%, en termes nominaux. » Les exportateurs de pétrole seront donc, momentanément, les grands perdants de cette crise.
Globalement, résume la Bad, « le déficit prévu des recettes d’exportations sera de l’ordre de 251 milliards de dollars en 2009 et atteindra 277 milliards de dollars en 2010 pour l’ensemble du continent, les pays exportateurs de pétrole enregistrant les plus grandes pertes. » Si on peut se féliciter d’un certain rééquilibrage, la situation reste néanmoins inquiétante, puisque les moteurs de croissance régionaux sont gravement touchés, soit par le biais des marchés financiers (Égypte, Afrique du Sud), soit par celui de la baisse en valeur des exportations (Algérie, Nigeria, Angola pour le pétrole, Afrique du Sud à travers les minerais, Botswana sur le marché du diamant…). Même la Tunisie, l’une des économies les plus diversifiées du continent, a souffert dans les secteurs de la fabrication et du tourisme… En outre, la capacité des États africains à financer des mesures de soutien reste limitée, et l’éventail des actions anti-crise restreint.
Profiter des capitaux locaux
Nous avons cherché ce qui, dans cette crise, pourrait se transformer en joker pour le continent. Marginalisés jusqu’à présent en raison d’une faible intégration à l’économie mondiale, les pays africains, et en particulier d’Afrique subsaharienne, auraient dû pouvoir jouer la carte du « moins pire », et finir par attirer des capitaux locaux et étrangers.
D’après Evans Manduku, chercheur en sciences politiques basé à Nairobi, « il est probable que l’on voie les Africains investir dans les bons du trésor des gouvernements locaux, dans les banques publiques, plutôt que d’expédier leur argent à l’étranger ». Avec des acteurs économiques moins tournés vers les marchés européens, asiatiques ou américains, les évasions de capitaux émanant du continent pourraient bien diminuer.
Investissements : la situation est loin d’être rose
Pourtant, toutes les inquiétudes ne sont pas dissipées. Des interrogations demeurent concernant les conséquences de la baisse de la demande mondiale et des investissements directs étrangers. Conséquence directe de la récession qui touche les marchés développés : « une baisse de la demande et donc de la production », explique Roelof Horne, économiste sud-africain. La demande en matières premières a reculé, entraînant les prix dans son sillage. Même chose pour la demande en biens d’exportation.
Les flux de capitaux à destination de l’Afrique (environ 53 milliards de dollars), qui ont dépassé il y a peu le montant de l’aide étrangère (50 milliards), avaient beaucoup augmenté en 2007. Ces investissements étaient ciblés sur les infrastructures et le secteur minier, mais se diversifiaient géographiquement, tant en termes de provenance que de destination. « Et, comme la crise est une crise du capital, ces flux de capitaux en Afrique ont commencé à diminuer. Il y a deux ou trois indices là-dessus, par exemple, les bourses. Depuis septembre 2008, la bourse au Nigeria est tombée de 60% ; au Kenya de 40% », précisait Shanta Devarajan en mars. « Deuxièmement, quelques pays, tels le Ghana ou le Kenya, ont compté augmenter leur accès au capital. Ces pays doivent maintenant retarder ces requêtes pour les prêts, à un niveau de 800 millions de dollars. La République Démocratique du Congo a calculé que les financements en provenance de l’étranger vont diminuer de 1,8 milliard de dollars. »
Le risque d’une diminution de l’aide
Autre source d’inquiétude : l’aide publique au développement. Le groupe de pays africains dont les économies devraient être relativement épargnées par la crise financière sont également les plus dépendants de l’APD. « Si déjà en période normale ils (les pays développés) ont du mal à respecter leurs engagements, sans doute qu’en période de crise, ils auront encore plus de mal », souligne Roelof Horne. En 2008, alors que l’économie se portait mieux, l’APD des pays de l’OCDE à destination de l’Afrique subsaharienne présentait un déficit de 20 milliards de dollars sur les objectifs 2010 (50 milliards de dollars/an).
Mais encore une fois, certains analystes demeurent optimistes. D’après eux, si l’aide européenne et américaine baissait, les pays d’Afrique se tourneraient encore davantage vers les géants asiatiques. Pour Jared Wlufa, économiste à l’université de Nairobi, « de plus en plus, le continent va devenir autosuffisant grâce au commerce avec la Chine, l’Inde et d’autres puissances orientales. » Les pays africains, conscients que la crise n’épargnera personne, semblent effectivement faire preuve de vigilance sur les points sensibles, et notamment sur la question de l’aide.
Quant à l’aide privée (fondations, associations, société civile…), dont on parle peu, elle pourrait être encore plus touchée par la crise puisqu’elle ne bénéficiera pas de l’effet culpabilisant d’une baisse de l’APD. Elle reste difficile à évaluer ; l’OCDE la chiffrait à 18 milliards de dollars en 2007, alors que d’autres estimations donnent un chiffre de 35 milliards pour les seuls États-Unis en 2006.
Myrtille Delamarche et Anaïs Dubois
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