Les Bric pourraient profiter de la crise

Les deux régions le plus durement frappées par la crise, l’Europe et les États-Unis, sont aussi les partenaires commerciaux traditionnels de l’Afrique. Leur actuel repli sur eux-mêmes pour faire face à la récession pourrait bien être l’occasion attendue par les Bric pour officialiser la redistribution des cartes sur le continent.

Le relatif isolement des Bric (Brésil, Russie, Inde et Chine) contre les turbulences de la crise leur offre l’occasion de s’affirmer sur la scène économique internationale. Non seulement leur rôle dans l’économie mondiale est de plus en plus reconnu – d’après le FMI, les pays émergents contribuent à plus de 75% à la croissance mondiale – mais cette tendance pourrait s’affirmer encore à l’avenir. Pour Jacques Graverau, directeur du HEC Eurasia Institute, le salut viendra des pays émergents : « ces pays sont le dernier rempart protégeant la croissance. Leur processus de rattrapage nous tirera vers le haut. »
La thèse du « découplage », élaborée au démarrage de la crise pour expliquer l’absence de retombées immédiates sur les marchés émergents, est définitivement réfutée. On s’accorde désormais sur un effet retard, amoindri par un contexte de croissances soutenues par une forte demande intérieure et par les prix élevés des matières premières, dont les pays émergents sont des exportateurs importants. « Découplage non, mais résistance oui », en particulier pour les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), explique Yves Zlotowski, économiste en chef de la Coface. Ces grands pays ont la possibilité de renforcer leur demande intérieure et de soutenir leurs banques sans augmenter trop fortement leur endettement. Ils ont également appris des crises précédentes en maintenant depuis le début des années 2000 des réserves de change importantes : selon une banque américaine, elles seraient 2,5 fois supérieures à celles des pays développés.

L’Afrique met le cap plein Est
La plus grande liquidité de ces pays en fait donc une alternative de choix pour l’Afrique, qui voit avec effroi s’assécher les poches de ses partenaires historiques. Le premier candidat pour leur remplacement est évidemment la Chine. Première raison à cela : la multiplication par dix du volume des échanges commerciaux entre la Chine et le continent (aujourd’hui 75 milliards de dollars) depuis le premier forum Chine-Afrique en 2000. Deuxième raison : alors que l’Europe considère encore que le risque d’investissement en Afrique justifie une recherche de rentabilité court-terme, la Chine voit au-delà des crises conjoncturelles. Elle a parié sur le continent pour assurer son approvisionnement en matières premières indispensables à l’alimentation de son industrialisation, moteur de sa croissance. En témoignent ses investissements dans le pétrole au Soudan à la fin des années 1990, en pleine crise asiatique.
L’Afrique se tournera donc vers l’Est, à la fois comme destination de ses exportations et pour financer les énormes investissements, en particulier en infrastructures, dont elle a encore besoin pour assurer son développement. Il ne faut pas oublier qu’au delà des matières premières, le continent a une autre carte à jouer : son immense potentiel en terres cultivables, récemment mis en exergue par Mame Diogo Diène, président de la Caisse nationale d’assurance agricole du Sénégal (CNAAS). « Avec 874 millions d’hectares de terres arables disponibles et seuls 12,6 millions d’hectares aménagés et irrigués, soit environ 7% des terres disponibles, l’Afrique est de loin mieux dotée pour devenir un continent agricole par excellence », estime M. Diène. Selon lui, l’augmentation des rendements en Afrique est encore faible, autour de 28% contre 88% pour l’Asie. Et seulement 4% des ressources renouvelables en eau en Afrique sont utilisées, avec des capacités de stockage 35 à 60 fois moins importantes que dans les pays d’Asie et d’Europe.

Des occasions à ne pas manquer
Le manque de liquidités disponibles pour financer les entreprises occidentales opérant en Afrique crée une situation nouvelle, à même de faire tomber les réticences politiques qui freinaient jusque-là l’entrée des Chinois au capital. Aujourd’hui, certaines minières, particulièrement les juniors qui n’ont pas une capacité suffisante d’autofinancement, sont confrontées à un choix : la prise de contrôle chinoise ou le dépôt de bilan. Mais les juniors ne sont pas les seules concernées : le China Morning Post annonçait fin 2008 des velléités de la China Development Bank de monter au capital d’Anglo American, et cela à moindre coût puisque l’action avait perdu entre mai et fin octobre 2008 presque les deux tiers de sa valeur.
Nul doute, donc, que la Chine va sauter sur quelques belles occasions nées de la situation de crise sur les marchés. Au plus fort de la crise, la valeur en bourse de certaines entreprises est tombée parfois en-deçà de la valeur de leurs actifs immobiliers, voire du cash présent sur leurs comptes en banque.

Mais la concurrence guette
La Chine pourrait néanmoins, à ce jeu, se voir rejoindre par ses homologues du groupe des Bric. Ainsi la Russie, déjà présente dans les mines en Afrique, pourrait être tentée d’y appliquer la recette chinoise comme elle l’a fait en volant au secours de l’Islande en quasi-faillite, dont l’avance dans le domaine de la géothermie est sans doute l’une des explications à cette main tendue.
Paradoxalement, la Chine est freinée par son antériorité. Ses capacités d’investissement ne sont pas extensibles à l’infini, et elle doit comme les autres soutenir sa demande intérieure. Fin 2008, Zhou Yabon, directeur Afrique au ministère chinois du Commerce, reconnaissait qu’il serait difficile de maintenir la croissance des échanges (+62% entre 2007 et les trois premiers trimestres 2008) à ce niveau. Et pourtant, selon des statistiques du ministère chinois du Commerce, les échanges commerciaux sino-africains se sont élevés à 108 milliards de dollars en 2008 (le double du volume de 2006). Ce qui donne à la Chine une avance de deux ans sur l’objectif établi par le troisième Sommet Chine-Afrique, tenu en novembre 2006 à Beijing. Près de la moitié des pays africains a augmenté ses exportations vers la Chine de plus de 50% en trois ans. La Chine a déjà « un portefeuille voisin de 30 milliards de dollars de grands projets de construction et de projets d’exploitation minière en Afrique », rappelle Patrick Smith, rédacteur en chef de la lettre Africa-Asia Confidential.
Pour que la solution vienne du secteur privé, le gouvernement chinois encourage fortement ses entreprises à investir en Afrique. Un virage qu’approuve Charles Li, directeur en Chine pour JPMorgan, qui considère que la Chine devrait laisser son secteur privé, et non plus ses fonds souverains, devenir le véhicule d’investissement privilégié à l’international.
Razia Khan, du département Afrique de la banque Standard Chartered, confirme que le reflux des Occidentaux ne devrait pas profiter exclusivement aux Chinois mais aussi aux Indiens, aux Russes (le volume des échanges commerciaux de la Russie avec l’Afrique subsaharienne est en hausse de 30% entre 2007 et 2008, à 1,9 milliard de dollars) et aux Brésiliens, déjà présents dans la région. Si la crise n’a pas épargné le Brésil, l’OCDE affirme dans un rapport publié mi-juillet que la reprise de la croissance doit se manifester dès le second semestre 2009, pour atteindre 4% en 2010. Et le Brésil compte bien continuer sur sa lancée : entre 2002 et 2008, le volume global des échanges commerciaux entre le Brésil et le continent africain est passé de 5 à 7 milliards de dollars, affirmait en début d’année le ministre brésilien chargé du Développement, de l’Industrie et du Commerce extérieur, Miguel Jorge. Et dans cette redistribution des cartes, il ne faudra pas oublier les fonds souverains du Golfe, qui eux aussi commencent à considérer l’Afrique comme une terre d’investissement prometteuse.

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  1. [...] Le dynamisme de l’économie africaine est en effet tirée par les besoins en énergie et en matiè… [...]

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